» Je peux dire ça, oui, que j’ai appris à être pauvre. Que j’ai appris ce que ça voulait dire. Appris à faire avec, à m’approprier ce mot. Pauvre. A le faire mien. Pauvre, regarde comme je peux le dire aujourd’hui, sans une once de honte. Parce que cette peur du gouffre, de l’infamie, tu vois, au fond, on nous la met dans les veines. Mais il n’y a rien de maudit à être pauvre. Et tu vois, même en te disant ça, alors que je le sais, que je l’ai compris, je sens combien ça m’a blessé, ce que j’ai traversé. A quel point je reste vulnérable. L’autre jour, j’ai reçu une lettre d’huissier. Et ben c’est fou – c’était une erreur – une erreur administrative, tu vois – et ben, tout de suite, je me suis repassé le film dans ma tête, à toute allure. Le grand vertige, quoi. En ça, je peux dire que ça reste, oui, que je suis marquée, profondément. »

Dans un moment de son travail d’accompagnement des travailleur·euses social·es, Rémi Pons a été confronté à des personnes qui étaient surendettées, et qui étaient mises pour cela sous tutelle. Heurté par la situation de dépendance dans laquelle ce dispositif mettait les personnes qu’il avait entrevues, il décide de mener un travail d’enquête sur le surendettement.

Ce travail de lectures, de rencontres et d’interviews, d’arpentage, de terrain dans une cellule de médiation de dette … Rémi décide de l’appeler Apnée.

Dans le futur, Apnée est appelé à devenir une pièce de théâtre alternant la fiction et le documentaire, portée par des acteur·trices professionnel·les, et destinée au plus grand nombre.

« On raconte une histoire, celle d’un homme et de ses dettes, aujourd’hui, quelque part en Belgique. On suit son parcours – de sa première dette à son dernier versement – et la relation particulière qu’il noue avec la médiatrice de dette qui l’accompagne. On cherche aussi à comprendre comment son histoire peut avoir lieu, qu’est-ce qui permet à la dette de venir ainsi gangréner les aspects les plus intimes de notre existence. On observe. On questionne. On écoute. On documente. C’est fait de plein de fragments, qui s’enchâssent les uns les autres – de bouts d’interviews, de morceaux de lettres, de journal intime, de dialogues, d’interpellations directes du public… Au fil de ce montage, on comprend certaines choses : à quel point par exemple le parcours qu’il faut faire pour se défaire de la dette est en fait une véritable initiation – à une culture normative d’une pauvreté subie. Comment la dette est un outil de coercition – économique et politique – un moyen de nous gouverner. Au fond, Apnée est une recherche qui permet d’éclairer le type de relations sociales que forge le capitalisme contemporain »